Pourquoi Vincent ne peut être euthanasié !

Par le Dr Bernard Jeanblanc, médecin chef d’une Unité pour polyhandicapés et d’une Unité pour des patients en état pauci-relationnel (Strasbourg)

J’écris ces quelques lignes devant la dernière photo de Vincent en ma présence en décembre dernier et la première question qui me vient à l’esprit est la suivante :

Qui aura l’audace, je ne parle pas de courage, de mettre en application la décision du cynique Dr Kariger, laissant à d’autres le soin d’exécuter sa sentence ?

Comment va s’y prendre ce médecin pour annoncer à Vincent que l’on va arrêter son alimentation et son hydratation ? Ne perdons pas de vue que l’on parle à Vincent, qu’on l’informe de tous les gestes que nécessitent ses soins quotidiens, que les soignants restent toujours très attentifs à ces réactions, qu’ils savent reconnaitre ses moments de satisfaction ou de désagrément. Chacun continue à se comporter avec lui comme s’il comprenait tout (soignants ou proches).

Ce médecin sera-t-il animé au dernier moment d’un doute sur la soi-disant volonté de Vincent d’en finir avec la vie, ou figé dans sa certitude comme le fut l’équipe du Dr Oportus ?

Sera-t-il sensible au regard de Vincent dont l’expression ne peut que nous interroger ? Je garde en mémoire ce regard qu’il m’a lancé lors de ma dernière visite lorsque je me suis présenté à lui, regard étonné et interrogatif.

Trouvera-t-il les mots pour éviter la violence de l’annonce de sa mort programmée ? Non car il n’y en a pas ! mais je peux déjà entendre ce qu’il lui dira : « Ne vous inquiétez surtout pas, nous allons vous endormir profondément, vous ne souffrirez pas, vous ne vous rendrez compte de rien. » Sans perdre de temps (un peu d’humanité je vous prie !) une perfusion intraveineuse est mise en place et l’endormissement est entrepris par une première injection d’Hypnovel, suivi de l’entretien de ce sommeil profond à l’aide d’une perfusion continue à débit variable de ce produit. Pour rester très professionnel on associera des morphiniques.

Il n’est pas vain de rappeler que la première tentative d’arrêt de l’alimentation de Vincent ne s’était accompagné d’aucune sédation et que les 31 jours de privation de nourriture ont été loin du « long fleuve tranquille », comme en témoignent les observations consignées dans le dossier de soins. Mais le Dr Kariger reconnait les erreurs de son équipe et jure que cela ne se renouvèlera pas !

Cette sédation terminale prolongée ne saurait être euthanasique, le décès ne devant être que la conséquence de l’arrêt du traitement (alimentation et hydratation), à savoir la déshydratation . Ainsi on s’acheminerait vers une lente agonie. Ne perdons pas de vue que Vincent est en bonne santé, qu’il n’est (faut-il encore le répéter) pas atteint d’une maladie incurable et qu’il a déjà pu lutter contre la mort pendant 31 jours avec un demi litre d’eau par jour !
Cette agonie pourrait se prolonger au moins pendant deux semaines (Hervé Pierra est décédé dans des conditions atroces au 12ème jour de l’arrêt de son hydratation).

Peut-on imaginer un seul instant ce que pourrait vivre bien sûr les proches mais aussi les soignants devant poursuivre les soins de base requis faisant chaque jour une toilette s’apparentant à une toilette mortuaire ?

Gardons à l’esprit que proches et soignants ne seraient pas dans un processus d’accompagnement d’une personne en fin de vie imminente, atteint d’une maladie incurable avec une souffrance réfractaire ; mais des témoins impuissants d’un processus de « faire mourir » une personne pour laquelle on a cru comprendre qu’elle exprimait un désir de mourir, et qu’elle n’aurait pas souhaité être maintenu dans cet état (comme tout un chacun à qui on poserait cette question).

Alors un peu d’humanité, comme le suggère Didier Sicard, « poussons la seringue » pour abréger cette agonie insupportable. Mais bien sûr ne parlons pas d’euthanasie !